Guillaume DE TONQUEDEC
Théâtre - 1993
La mégère apprivoisée
de William Shakespeare
Mise en scène Jérôme Savary

 

mai 1993 - La mégère apprivoisée - de William Shakespeare - Adaptation Bernard Weber - Mise en scène Jérôme Savary

Théâtre National de Chaillot - Décors Serge Marzolff

Avec Jacques Weber, Christine Boisson, Philippe Khorsand, Fred Personne, Guillaume de Tonquédec, Marc Dudicourt, Marco Bisson, Sandrine Kiberlain, Samuel Le Bihan, Xavier Thiam

 

La critique de L'Express (Par Duparc Christiane, publié le 20/05/1993) :

«La Mégère apprivoisée» revisitée par Jérôme Savary, c'est Christine Boisson dressée avec méthode par un Jacques Weber vigoureux et gourmand. Le tout dans une mise en scène élégante et toujours au service du verbe.
«Mégère» ? «Chipie», «harpie», «furie», dit Le Robert. C'est bien le portrait d'une sacrée pépée que Shakespeare s'amuse à détailler dans cette comédie écrite vers 30 ans, en 1593-1594. C'est aussi l'histoire d'une soumission, celle d'une jeune fille riche mais irascible (que personne pendant longtemps n'a voulu épouser), habilement domptée par l'audacieux qui finalement la marie. Colérique (elle balance meubles, livres et vaisselle par la fenêtre), têtue, toujours de mauvaise humeur, jalouse, Kate devient, grâce au savoir-faire rusé de Petruchio (un charmant coureur de dot, bon vivant et gentil), une femme aimante et soumise. Car il la dresse avec méthode, le bougre. Plus elle est odieuse, plus il feint de la trouver merveilleuse. Surtout, il l'affame, la prive de sommeil, de vêtements, l'épuise à voyager dans la neige... Elle râle, mais lui, avec malice, la guette et jubile : il s'agit de la mater, de s'en faire aimer en jouant la comédie de la violence. Et ça marche !

Les féministes devraient haïr cette pièce macho (présentée à Chaillot jusqu'au 26 juin), sauf qu'à la fin le credo d'amour conjugal de Kate-la-douce nous allume : chef-d'oeuvre d'humour ? Double langage ? «Ah, j'ai honte de ces femmes assez sottes pour vouloir batailler, singer les grands foudres de guerre et détester la paix; pour chercher le pouvoir quand on peut vivre d'amour. Nos corps tendus et gracieux sont-ils faits pour les troubles du monde ?» L'ex-tigresse vante l'obéissance, l'esclavage aveugle, la dévotion. Le bonheur à genoux ? Le clin d'oeil n'est pas loin. A-t-elle choisi de se soumettre pour mieux dominer ? Shakespeare ne précise pas...
On s'en doute, à côté des aventures de Kate, d'autres intrigues se nouent. Avant tout, nous sommes en décalage constant, puisqu'il s'agit d'une représentation donnée, par des comédiens de passage, sur l'ordre d'un lord qui s'amuse à duper et à faire rêver un ivrogne trouvé au bord du chemin. Le pauvre homme se réveille, vêtu de brocart, dans un lit somptueux, veillé par une jeune beauté (en fait, un garçon déguisé) qui a ordre de le «distraire». Aventure classique, déjà vécue : la vie n'est-elle qu'un songe ?

Dès le prologue, nous savons que rien n'est vrai, que cette histoire n'existe pas. Dans une langue puissante où les jeux de mots abondent, voici donc le théâtre dans le théâtre, une pièce dans la pièce, l'illusion qui libère l'imagination. Et Jérôme Savary n'en manque pas. Une meute de lévriers anglais, un percheron, un poney, une poignée de rats et beaucoup de toiles d'araignée amusent le très beau décor de maisons peintes, de paysages lacustres et de châteaux endormis. Décor signé Serge Marzolff. Costumes superbes, musique allègre, lumière ciselée - nous sommes à Padoue - c'est la fête. Une fête mise en scène avec élégance, finesse, humour. Et animée par d'excellents acteurs - Fred Personne, Marc Dudicourt, Marco Bisson - dominés, bien sûr, par Christine Boisson et Jacques Weber. Elle, un peu fragile peut-être en furie, mais précise, rapide, drôle. Lui, surtout. Grand costaud au coeur tendre, Weber est un formidable Petruchio vigoureux et joyeux, intelligent, sensible, gourmand. Et séduisant. Au fond, on la comprend, la mégère !



 

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